Auteur Sujet: [Concours]Minuit pile  (Lu 6042 fois)

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Hors ligne Antevre

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[Concours]Minuit pile
« le: 20 janvier 2011 à 12:32 »
Voilà ma contribution pour le concours divers! (Euh, d'hiver, le concours d'hiver. M'enfin bref c'est pas grave, tu comprendras un jour)

Alors oui, c'est un peu facile. Oui, cette histoire aurait pu se dérouler un autre jour qu'au nouvel an. Oui, c'est banal, c'est classique. Oui à tout ça. Mais merde. J'avais envie. Ca a beaucoup plus de poids comme ça, et pis, j'étais inspiré, j'ai écrit sous influence. Ca fait du bien. Bref, enjoy, au moins comme ça j'ai validé ma participation au concours, me reste du temps pour en écrire une autre au besoin. Ah oui, il y a 1246 mots.



Minuit pile

31 décembre. Je suis dans mon canapé. Dehors, il neige terriblement. Sûrement, personne ne viendra. Mais c’est pas grave. J’ai demandé à personne de venir. Je demande jamais à personne de venir.

Je sirote mon whisky, tranquille. Un océan de tranquillité dans un monde de vitesse et de fureur. Mon smartphone est sur la table, éteint. Mon téléphone fixe est débranché, et mon pc est éteint. Sûrement, des gens allaient appeler. Ou envoyer des messages sur Facebook. J’ai des responsabilités. Mais c’est pas important.

Je connais des gens qui passent le Nouvel An en famille. Ils allument des feux d’artifice dans leur jardin, et les gosses jouent avec des pétards. D’autres sortent, vont en soirée, se défoncent et font la fiesta toute la nuit. Je connais même des types qui ne font rien de spécial au Nouvel An, ils font comme si c’était un jour normal, comme si la plupart des personnes qui vivent dans le même fuseau horaire qu’eux n’attendaient pas exactement le même moment par compte à rebours interposé. Moi, je fais pas comme ça.

A chaque soirée du Nouvel An, je débranche mes appareils, je me coupe du monde et je bois un verre de la même bouteille de whisky dans le même canapé. Je mets la même cassette de Derrick et je regarde le même épisode. Et je vis cet instant éternel, dans une bulle que personne ne peut percer. Je revois les mêmes images dans ma tête et je sens les mêmes choses que ce jour-là. Sous mes doigts, se reforme la même silhouette, je caresse sa peau douce, je respire son parfum, et je perçois la chaleur de son corps contre moi. Je remonte, touche ses cheveux et les renifle. Comme avant. En ouvrant les yeux, je suis sûr que je pourrais presque la voir. Mais je n’ouvre pas les yeux. Pas tout de suite. Je prends le temps de la serrer contre moi, d’embrasser son épaule, de m’imprégner tout entier de sa présence. Et je pleure. Je peux pleurer pendant des heures.

Puis j’ouvre les yeux.

Ca fait dix ans, aujourd’hui. Me rappeler ces jours bénis me fait de plus en plus de mal à chaque fois. Chaque année, à minuit pile, nos verres s’entrechoquent, et nous buvons. Je referme les yeux et je me focalise entièrement sur le goût de l’alcool qui, pendant un centième de seconde qui semble durer toute la vie, fait perdre à mon palais la faculté de goûter. Je savoure cette façon qu’a l’alcool fort de se diffuser sur ma luette, puis sur les parois de mon œsophage. Enfin, le grondement sourd lorsqu’il emplit mon estomac, pareil à cette pulsation de vie que l’on recherche tous, et que l’on trouve de différentes façons.

Et le temps reprend son cours. Je vis ma vie. Je rencontre des gens, je me fais des amis, je m’investis à 100% dans tout ce que je fais. Je célèbre la vie, et on m’aime pour ça. Personne ne sait pourquoi je suis injoignable le 31 décembre. Mais tout le monde a ses manies non ? Apparemment c’est la mienne.

Cette année-ci est différente. Dix ans, ça se fête. Plus que jamais, j’ai besoin d’elle. Besoin de la sentir contre mon corps, d’entendre sa voix, de faire corps avec elle. Derrick interroge le même suspect qu’il y a dix ans avec toujours autant de sérieux. Comme si il était vivant. Comme si elle était vivante. Je n’en peux plus. Je ferme les yeux.
Elle est là. Je la vois. Comme avant. Je passe mes doigts sur le tracé de ses lèvres. Je prends sa tête entre mes mains, mon front contre le sien. Par mon regard droit dans le sien, j’essaie de lui faire passer tout ce que je n’ai su faire passer autrement. Nos doigts entrelacés, je pleure. Je pleure comme je n’ai jamais pleuré. Je la regarde dans les yeux. Elle me sourit. Et je retourne à la réalité.

Moi, je suis pantelant, à terre. Elle, elle n’est plus là. A sa place, un immense trou. Un abîme.

Dix ans, ça se fête. Dix ans, c’est beaucoup. Dix ans. C’est trop.

Cette année-ci est différente. A côté de la bouteille de whisky, une autre bouteille, plus petite, sans étiquette. Une potion magique. Une potion qui nous réunira à jamais. Et tout sera si splendide.

Je me ressers un verre. J’y ajoute la potion. Je secoue légèrement le verre, et bientôt les deux liquides n’en font qu’un, à peine plus clair que le whisky. C’est sans douleur. Je l’ai vu sur internet. Et puis, même si il y avait de la douleur, qu’importe, je la rejoins, ici et maintenant. Rien n’est plus important.

Tout est écrit.

Je porterai le verre à mes lèvres. Quelques secondes après minuit, après avoir entrechoqués nos verres, je viderai le mien d’une traite. Elle aime bien ma façon de vider un verre. Elle l’a toujours aimée. Puis je vais m’allonger dans le canapé, comme nous étions à cette époque. Le creux est toujours là. Je vais fermer les yeux, m’enivrer d’elle, et elle m’emmènera dans son monde. Et tout sera bien.

Tout ça je le ferai. Je ne dois pas faillir. Ne pas penser à mes amis, à cette gentille fille qu’un copain m’a présentée l’autre jour. A tous les instants de bonheur qui ont parsemé ma vie et qui la parsèmeraient encore si je le voulais.

Non.

Sans elle je suis seul.

Minuit pile.

Nos verres s’entrechoquent.

Je vide le mien.

 Je m’allonge.

Tout est fini.







La lumière… Je la vois. Elle existe donc vraiment. Je vais la rejoindre, maintenant, tout va bien. Tout est blanc. Je suis entouré de beaucoup de personnes. Sans doute vont-elles dans la même direction que moi. Mais elles n’en ont pas l’air. Je suis toujours couché, dans la même position qu’avant. Maintenant, elle est là. Je tends la main vers elle. Je ressens une gêne, mais ce n’est pas grave. Elle se tourne vers moi et me sourit.

« Tu as une drôle de façon de fêter le Nouvel An. Mais maintenant c’est fini »

Oui… Tout est fini.

« Quentin ! Il est réveillé ! »

Hein ?

« Ah, enfin ! Comment va-t-il ?

-Pas trop mal, on dirait. Mais je suis pas experte en la matière.

-Tu sais que tu nous as fait vachement peur ? Abruti ! Qu’est-ce qui t’a pris ?

-Que… Que se passe-t-il ? Pourquoi j’ai un baxter dans le bras ?

-Tu t’es raté, couillon ! Voilà ce qui s’est passé ! On est tous venus chez toi. On voyait bien chaque année que tu étais de plus en plus déprimé à la même date. Alors on a voulu faire la fête avec toi. On t’a trouvé à moitié mort dans ton vieux canapé. Les médecins ont dit que tu allais bien, qu’on était arrivé à temps, tu venais juste d’avaler le poison. Après un bon lavement d’estomac, ils ont dit que tu étais hors de danger. T’es vraiment con ou quoi ? En plus maintenant tu vas devoir te taper le psy, les antidépresseurs et tout le bordel.

-Moi aussi je t’aime…

-Oh, ta gueule, j’ai vraiment pas envie de rire. Est-ce que tu sais tout ce que… »

Mais je l’écoute plus. Je la regarde. Je ressens ce que je n’ai plus ressenti depuis 10 ans. Elle me regarde aussi. Et je vois qu’on se comprend.

Tout n’est pas fini… En fait, tout ne fait que commencer.





...

Mooon que c'est romantique tout ça! :mrgreen: